Le Délesteur                      

(extrait de mon prochain recueil à paraître, d'ici noël)

                          J’étais assis, statique et hagard, tendu sur le banc de ma barque, le regard incertain et craintif vers l'avenir que je n'arrivais pas encore à percevoir. Depuis ma position assise et projetée en direction du jour à venir, je forçais ma pensée vers un horizon qui m'attirait tout doucement jusqu’à lui. Dans l'obscurité de la brume qui me privait de mes sens, je m’obligeais à faire confiance au seul arsenal que je possédais pour amoindrir l'obscurité qui m'enveloppait tout autour : un lampion d'enfant à la flamme allumée, qui brillait de ses rayons phosphorescents pour m'aider à comprendre mon chemin. J’accrochai ce lampion sur la proue du bateau qui était mon esquif, laissant à l'embarcation le jugement du destin, par le droit de me guider sur ses eaux directrices, alors que j’ajustais tour à tour, les cordes de mon instrument en bois d’épicéa qui cassait le silence de ce chemin de ténèbres. Je voulais rassurer mon âme et éteindre cette quiétude mortifère, ce froid silence qui faisait retentir dans les fins fonds de mon âme, les bruits qui y étaient cachés depuis si longtemps, ces timbres d’effrois qui étaient attachés à mon cœur depuis ma tendre enfance, et qui enfermaient mon esprit dans un univers en stagnation que je n’avais jusque-là, encore jamais réussi à quitter. Ces bruits intérieurs n’avaient pour objectif que de troubler ma pensée. Ils me donnaient sans cesse des visions étrangères à l’amour, en s’emparant de mes sens jusqu’à m’en perturber l’entendement et les réalités alentours. Ce silence sur les eaux, rameutait en surface, toutes les impressions obscures qui troublaient ma vision et ma pensée autrefois. Les violences de mon cœur, me hurlaient ainsi leurs angoisses, faisant raisonner à chaque pression sur mes veines malmenées, les angoisses traumatiques de mes sens troublés, m’obligeant à les identifier une à une en les laissant s’imager ou se rendre sonore devant moi. À chaque vision, à chaque brûlure, à chaque angoisse lunaire ainsi manifestée, c’était un morceau de ma vie antérieure que je voyais s’en aller derrière moi, dans mes souvenirs qui s’écoulaient sur le lac qui fuyait, comme les eaux déversées du jet d’un évier qui absorbe le liquide vers une zone invisible à l’œil nu. Dans le mouvement du fleuve qui obligeait mon chemin vers l’avenir, je naviguais en gardant les ornières qui me montraient la bonne direction. Je regardais alors sur les eaux transporteuses, dans le miroir trouble des ondes éclairées par ma lanterne accrochée au bateau, mon visage sur les eaux, qui se dessinait tout doucement à mes sens que je retrouvais peu à peu. Dans le halo lumineux projeté sur le lit aquatique, sur la surface calme aux échos de mon son seul imaginaire, je suivais un voyage mystique et identitaire, et basculais tour à tour d’un état d’âme mortifère passager vers son antonyme le plus éloigné et le plus agréable à ma joie. Je me retrouvais ainsi peu à peu, dans un paysage contemporain qui me demandait de m’adapter brillamment, et de comprendre les contextes depuis mon cœur reformé.

Effrayé, je ne reconnaissais plus les paysages d’autrefois, et me laissais ballotter sur cette rive attendue, tanguant çà et là, d’avant en arrière, sur cette rivière de ma vie qui un jour m'apparaissait si familière, sur cette rivière qui d’antan, m’accueillait de mes droits.  Autrefois, quand il me semblait la connaître, elle écoulait sur ma vie les fraîcheurs de ses brises matinales, qui caressaient mes joues de l’humidité des rosées laissées sur les rives par les condensations vespérales. Le soleil estival, reflété sur ses eaux, m’attendait chaque matin accompagné de ses brillantes tentacules de chaleur, fabriquées de photons de lumières pas moins féeriques entre eux, que les étoiles qui me berçaient d’amitié le soir avant de m’inviter à dormir, pour enfin attendre que leur sœur la plus proche, appelée soleil, fasse atterrir ses rayons sur ma face pour m’ouvrir les paupières aux premiers rayons du matin. La transparence du lit d’eau limpide me présentait la brillance de sa clarté nouveau-née, unique de chaque jour, comme un petit déjeuner de soleil qui n’existera jamais deux fois le même. L’étoile du matin miroitait alors sa pureté sur les eaux douces et bleues, et j’essayais de voir à présent, dans le reflet de cette rivière, un visage familier, un écho rassurant qui me donnait le sentiment déjà éprouvé d’avoir un jour existé.

Cette lumière au lit d’eau éclairée, est aujourd’hui invisible à mes sens, comme si Dieu me rappelait que le chemin de la vie est bien celui du mouvement qui mène vers de nouveaux horizons intérieurs, une connaissance de moi qui germe au fin fond de mon être le plus enfui et qui doit donner du sens à ma vie avec Dieu, quelque chose de son œuvre à la croix, au travers des fissures du vase ébréché d’un cœur qui a trop saigné, et qui ne se ressoudera qu’au contact de son amitié. Je suivais donc cette route de voyage, les yeux éteints de mes guerres intérieures, saignant dans mon cœur spirituel, que Dieu essorait du rejet d’affection, laissant les gouttes de sang s’épandre sur mes yeux et me remplir indignement les paupières, pour me fabriquer des écailles pleines de sang imbibées de toutes les morosités confondues d’une vie sans amour et sans Dieu, qui dirigeaient ma pensée vers mon cœur, et m'obligeaient à laisser à la croix les battements antihéroïques qui construisaient mes mouvements d’autrefois. Je comprenais ainsi le sens de mon illusion au péché.

J’étais malgré tout sur un chemin musical qui devait selon ma croyance, apporter plus de zèle à ma vie et y allumer des lumières de joie. Je faisais tomber les notes de musique comme Dieu fait tomber la pluie sur le monde, et chaque goutte introduisait une note nouvelle. Leurs fracas sur le sol construisaient une partition que le vent orchestrait par le sifflement de son éclat, pour enfin apporter une mélodie de guérisons des plus saline et des plus délicate, à ceux qui devaient en recevoir la contenance. Il pleuvait d’amour je crois, pour les gens qui m’entendaient, et ces mêmes gens guérissaient sur le chemin de cette musique, car la joie apportée à leurs oreilles par mon instrument en bois de bateau les faisait naviguer jusqu’à Dieu, alors que je restais triste en moi-même de cette joie qui m’était dérobée à la diffusion. La joie qu’ils rencontraient était celle importée du Ciel, à la joie de mes dons, et les corps guérissaient, de cette musique éclairée aux divines notes de lumières, ainsi que les âmes et le reste, et on me disait encore « je veux, je reçois », en cette époque où les gens mettent leur croyance en eux-mêmes devant leur croyance en leur Dieu. Les gens disaient seulement « encore, encore et ce n’est pas suffisant », et le musicien, sur sa barque, jouait plus fort pour lui-même, dans l’espoir de s’enivrer de sa passion. Mais dans les puits insatiables de son cœur déconstruit, si de l’amour en sortait, l’homme saignait depuis l’intérieur, car les débiteurs de son savoir n’avaient que faire des motivations de son Dieu, en dépit des douces musiques qu’ils avaient reçues pour de divines guérisons. Il a tellement plu sur ce bateau que le voyage et les notes ont fini par cesser, que la guitare a fini par arrêter de jouer, par ceux-là même qui ont préféré l’architecture au pieux architecte, l’horizon sans la traversée féerique, le droit de posséder à la joie de donner, car en effet, les gens ici-bas sont aveuglés de leur joie au péché. Quand on aime Dieu, on sait qu’on n’est pas riches de ce qu’on reçoit, mais qu’on est riches de ce qu’on aime.

« Épicéa, ô ma sœur, le bois de ta forêt est-il celui d’une sapinière, d’une famille de pins qui te rassure ou qui est morte avec toi, te laissant dans mes bras comme le vaillant survivant d’une race verte au tronc écorcé, qui est passé par l’épreuve du feu des forêts, pour recevoir le mandat, après que tu aies survécu à leur mort, de devenir le héros de mon histoire à la manière de ton chant »

Laissant mes pieds nus à la merci des eaux du torrent, qui me rafraîchissaient les plants et m’apaisaient de la fraîcheur de leur présence sur ma peau qui les réclamait, je respirais les senteurs printanières des ondes aériennes de la brise saisonnière. Son passage libre et impétueux sur les eaux du lac, récoltait les arômes qui annonçaient la fin prochaine de ma nuit automnale. Mes sens reprenaient vie et je n’avais plus ce goût de mort qui s’incarnait dans mon ressenti des choses d’autrefois.   

Le plus difficile dans l’élan de cette traversée ombrageuse, dans ce désir de liberté que je m’efforçais d’amplifier à chaque nouveau morceau d’horizon qui se dessinait dans le paysage devant moi, était de ne pas me laisser gagner par le désespoir des frustrations de mes souvenirs, cet orgueil de haïr qui s’appelait dépression trop longtemps, et qui noyait mes sens et mes émotions sensorielles, vers un désir de refus de moi-même que je manifestais par la haine de la perception de mes sens. J’exprimais cet orgueil à mon Dieu, après chaque consolation, chaque pardon ou chaque manque que Dieu même, rassasiait du pouvoir de son amour pour me rendre mes droits.

Je souhaitais découvrir, en naviguant ce chemin aux eaux indomptables et profondes, le véritable miroir de mon âme, qui s’éclairait peu à peu après des années d’aliénation à moi-même, à la manière d’un prisonnier qui voit pour la première fois, après des années d’isolement dans les ténèbres de sa triste cellule, les premiers faisceaux lumineux d’un soleil qui ne lui était que trop peu familier. J’étais soulagé, cependant, de voir mes morsures de serpents s’en aller une à une, là où Dieu les avait condamnés pour toujours. 

Chaque battement de la rame, devenait un jet vers un passé qui n’existerait jamais plus, et puis je laissai ces rames dans les vagues, et la barque sur son bord après son atterrissage sur la rive. L’amarrage laissait à la barque le droit de terminer sa navigation, ainsi que sa fonction de vectrice du passage d’une étape de ma vie à une autre, me laissant ainsi mener des pas neufs vers ma nouvelle destinée.

L’usine à cadavres des péchés de mon âme, l’abattoir qui avait consumé chacunes de mes transgressions par le pardon en Jésus, l’aventure antihéroïque de ma mentalité de pécheur, était le parcours de cette traversée de reconstruction et de découverte de mon identitaire, hier étranger à l’amour. Ce chemin m’avait forcé à accepter chacune des aigreurs et des douleurs qui pesaient sur mon âme, que je taisais en silence sous le regard de la joie de mon Dieu. Je jetais ainsi l’ancre à la mer, près des rives nouvelles qui accueillaient mes pieds pour la toute première fois, pour enfin écouter en silence les battements de la manifestation à la vie de mon cœur enfin né. « Appelé à la vie », était le mouvement qui martelait ma poitrine et qui chassait à chaque pulsation de vitalité et d’allégresse, les échos des souvenirs d’un passé mort et enterré à la croix. Cette douleur hurlait la vérité du message de Jésus au calvaire, et mettait sur les devants de la scène de ma vie, au premier acte d’une vie naissante et éternelle pour toujours, l’amour inconditionnel que Dieu avait déversé pour moi, par sa mort pour ma vie.  

J’oubliais mon Sodome, en taisant les échos de cette statue de sel qui servirait d’exemple à ceux qui arriveraient derrière moi. Mon atterrissage forcé dans l’existence, comme un vaisseau fantôme échoué sur une planète inconnue, était autrefois ma descente aux enfers, qui s’appelait la mort avant le jugement, l’échec avant le droit d’essayer, la peur avant la tribulation, la condamnation terminale avant la proclamation éternelle, et je passais aujourd’hui, perdant tout contrôle et retrouvant tous mes droits, de la tragédie à la joie, de la guerre à la paix, de la misanthropie à la philanthropie, de la mort à la vie pour exercer le droit d’aimer et le droit de m’aimer. Je regardais enfin les autres à la hauteur de mon âme, et non à la hauteur de ma frustration passagère. J’ouvrais pour la première fois mes yeux sur le monde que Dieu me donnait, ainsi que sur les gens alentours.

Je vivais à présent de mon libre arbitre et de mes sensations retrouvées, profitant du droit de pouvoir guider mon destin, en compagnie de celui qui m’avait accompagné sur les eaux pour me faire comprendre sa présence pour toujours. Ce Jésus avait détaché tous mes liens du passé, et me faisait connaître la vie par sa joie. Je suis certes, né dans la mort, et j’ai vécu en enfer dans les forteresses des séjours des mélancolies de mes pensées. Et si je ne le savais pas moi-même, pour y avoir été planté au départ de ma vie, je comprenais à présent que cette chance de renaître, ou de naître tout court dans mon cas atypique, m’avait été donné par celui-là même qui par amour, m’avait partagé ses secrets de l’effroi.

Sylas